Intro

by Le stress : une maladie de civilisation

Petites Aventures est un recueil de nouvelles écrites pour la plus part entre 1998 et l'an 2000. Je m'attacherais à les mettre en ligne ici, au fur et à mesure que je parviendrais à remettre la main sur celles qui ont disparu à la suite d'un bug informatique (Panic Kernel) sur un vieux et fidèle ordinateur portable.

Ces histoires, qui mettent en lumière des anti-héros trop occupés à fuir pour s'apercevoir de votre présence, ont pour seule ambition de vous faire passer un agréable moment ; ce n'est déjà pas si mal.

Quoi dire de plus ? Bonne lecture peut-être...

Merlin


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Il faut

by Le stress : une maladie de civilisation

Il faut. Et puis quoi encore. Il n'existe pas de phrase qui commence plus mal. Il faut se lever le matin, il faut se laver les dents, il faut réussir dans la vie. Il faut. Il faut. Il faut. Il faut reprendre l'Alsace et la Lorraine, il faut tenir ses comptes. Mais moi je veux pas. Moi je veux lécher le cul des femmes, je veux qu'on me prenne par la main, je veux reprendre du dessert, je veux dépenser du pognon, je veux jouer au football et marquer des buts, je veux courir en faissant l'avion, je veux être noir, et grand, et beau, et fort, je veux changer de planète, et puis je veux regarder la télé en mangeant des chips.
Et pour ça...
Il faut qu'on me foute la paix.

(Vater Clozet) double VC.

by Le stress : une maladie de civilisation

Comédien, c'est dur. Apprenti comédien, pas tout à fait comédien, plus ou moins comédien, presque comédien, c'est pire encore.

Prenez une salle d'attente aux murs blancs vaguement éclairés par un néon grésillant. L'endroit est dépourvu d'humanité, pas de meubles, que des chaises, et une vingtaine de types -des petits, des grands, des gros, des transparents. J'étais l'un d'eux. Les uns et les autres semblaient plus ou moins se connaître. Certains échangeaient sourires et numéros de téléphone, d'autres évoquaient leurs filmographies respectives, la pub machin avec X, deux jours de tournages dans une série télé avec Y,” Ouah, bon plan !", une pièce de théâtre subventionnée montée par Z en banlieue nord, "géniale !". En fait, tout le monde parlait, mais personne n'écoutait personne ; ils s'écoutaient parler eux-mêmes avec une satisfaction non dissimulée. Je me demande même si certains n'avaient pas des érections. Pour ma part, j'avais des aigreurs à l'estomac. Depuis la veille, j'avais le ventre en vrille et je savais parfaitement pourquoi : la trouille, le flippe, l'angoisse. Je m'étais inscrit pour le casting de cette pub à la con sur les conseils de mon agent. Il m'avait dit, "Coco j'ai un truc pour toi". Ce devait être la chance de ma vie. J'allais décrocher le rôle c'était sûr, et leur montrer à tous de quel bois j'étais fait. "On ne renonce pas un boulot pour un vague mal au ventre", il a dit. Ou alors tu n'as rien à faire dans ce métier. J'avais donc pris mon courage à deux mains, avalé cinq cachets de Motilium pour calmer tout ça, et j'étais venu.

À notre arrivée, une blonde super canon nous avait remis à chacun le texte : trois lignes de dialogues insipides dactylographiées en tout petit sur une grande feuille blanche. Nous étions sensés être des petits pois ou des tomates ou un truc dans le genre. Sitôt le texte en main, la tension jusqu'ici latente, est montée d'un cran. Une onde électrique gagna les uns et les autres, les types ânonnaient les mêmes phrases religieusement, on aurait dit les prières prophétiques d'un gourou. Ils tentaient des trucs, des envolées, des changements de ton, certains se préparaient la voix en braillant des trucs du genre, les chaussettes de l'archi-duchesse sont elles sèches, archi sèches, mais en plus élaborés. Ils prenaient leur rôle très au sérieux. Leur agent avait dû leur bourrer le mou comme à moi et ils y croyaient dur comme fer. Dans le fond de leurs yeux la même flamme. Ils étaient De Niro ou Gabin, ils étaient des bientôt grands, des incontournables en puissance et le moindre de leurs gestes était le fruit d'un long et laborieux travail sur soi de dix, vingt ans pour certains. Je me suis penché sur la feuille, mais mon cerveau ne retenait rien de ce qu'il y avait d'écrit. J'étais liquéfié, paniqué, perdu à l'idée d'exister sur un écran de télévision. On allait me filmer en vidéo pour les essais, on allait me juger, "trop petit, trop grand, trop maigre", on allait d'un mot me rayer du monde ou me célébrer et j'étais mort de trouille.

J'en étais là de mes réflexions embrouillées quand le rigolo de service est arrivé. Il y a toujours un rigolo de service dès lors qu'on réunit plus de dix êtres humains quelque part, et généralement, il se pointe en retard, allez savoir pourquoi. Le nôtre s'est avancé en riant jusqu'au centre de la pièce. Il a jeté un regard circulaire sur la faune et il a souri, un beau grand sourire de cinéma et il a dit :
- Qu'est-ce qui passe à travers la tête d'un moucheron quand il s'écrase sur un pare-brise ?
Il n'a pas attendu la réponse. Il n'allait quand même pas se faire voler la vedette.
- Son cul !
Et il est allé s'asseoir en pouffant sur la seule chaise de libre. Puis il s'est dressé d'un bond et il a ajouté :
- Bip ! Bip !
Ils ont tous fait, Ouais !

Je les trouvais pitoyables, lui et tous les autres qui se marraient comme des cons. Soudain une porte s'est ouverte et le premier candidat est entré dans la pièce où avait lieu le casting.
- Let's go, il a dit. Et la porte s'est refermée sur lui.
Il y eut un moment de silence.

Mon ventre émit un grognement lugubre, mes intestins se contractèrent et un frisson me fit tressaillir de la pointe des cheveux à l'extrémité des ongles de pieds. Voilà que ça me reprenait. J'en voulais à ce connard d'agent de m'avoir entraîné là. J'étais vraiment pas d'attaque, j'avais les jambes coupées, plus aucun ressort, j'étais blanc comme un linge et j'avais chaud tout à coup, terriblement chaud. Je me suis levé et j'ai filé vers les doubles VC. J'ouvris une porte et là, une douzaine de jupes courtes sexy, longues jambes et gros nichons sur talons hauts, se sont tournés vers moi : un casting pour comédiennes dites de tempérament, c’est-à-dire moche et un peu folle. Sans doute un rôle de pute.

- Euh... Les toilettes, c'est où ?

Quelques ongles démesurément longs et vernis ont distraitement remué l'air pour m'indiquer une direction dans le couloir. Une onde parfumée au n'importe quoi se propagea. J'ai refermé la porte en serrant les dents pour ne pas chier tout de suite et je suis tombé sur la blonde super canon en me retournant.

- Tu cherches quelque chose ?
- Non non, tout va bien.

J'ai filé jusqu'aux toilettes -il y avait un petit panneau sur la porte- et j'ai vite fermé le verrou derrière moi en dansant d'un pied sur l'autre. J'ai dégrafé ma ceinture, baissé mon pantalon et tout juste eu le temps de me jeter sur le trône. Je me suis vidé d'un coup en pétant. J'ai relevé la tête, horrifié à l'idée que l'on ait pu m'entendre. Des litres de marécage merdeux se déversèrent dans la cuvette en m'éclaboussant les fesses sans que je ne puisse rien contrôler. Mon anus était transpercé d'une aiguille brûlante. Je suis resté scié en deux, haletant, le corps rompu et exténué quand j'entendis un bruit de l'autre côté de la porte. Quelqu'un avait ouvert un placard, j'entendais distinctement qu'on déplaçait des dossiers. Une odeur putride m'enveloppa. Mon œil exercé vérifia tout de suite s'il y avait du papier. Il y en avait. Un nouveau spasme anal me plia en deux et je ne pus m'empêcher de péter encore. Un prout gras huileux. J'ai serré les dents, les poings et les sphincters, mais le mal était fait. Quelle humiliation. Je restai quelques secondes sans bouger, à épier ce qui se passait derrière la porte. Rien, plus un bruit. Avec un peu de chance, il ou elle était parti avant "l'accident". J'ai soupiré et j'ai tiré sur le rouleau de papier toilette.

- Ouvrez !, tonna la voix. Une voix théâtrale avec des trémolos qui sonnaient faux.

J'ai cessé de respirer, les yeux ronds, mon pantalon au bas des chevilles et deux feuilles de papiers rose écrasées dans la main droite.

- Ouvrez ! Putain ouvrez, il y a le feu !

La porte tremblait sous les coups de poings rageurs. J'ai tout de suite pensé au comique dans la salle d'attente. Un pote de chambrée m'avait fait le même genre de blague pendant mon service militaire et il lui ressemblait un peu. Je n'ai rien dit, j'étais tétanisé.

- Ouvrez nom de Dieu, l'extincteur est à l'intérieur !, fit une autre voix. Ouvrez ! Qui que vous soyez, ouvrez !

Mon regard fit rapidement le tour de la pièce. Il n'y avait pas de désodorisant d'intérieur, mais l'extincteur lui, était bien là, juste en face de moi, une cartouche à poudre de cinq kilos posée sur son support. Et si c'était vrai ? Et si ce n'était pas vrai ? Que fallait-il faire ?

- C'est le réalisateur du film qui vous parle, je vous en conjure, ouvrez cette porte nom de Dieu !

C'était un cauchemar. Après ça, plus personne ne voudrait, ne serait-ce qu'être vu en ma compagnie. J'allais devenir le chat noir, la honte de la profession, celui qu'on montrerait du doigt en détournant le regard. Un nouveau pet aigu s'échappa de mon trou de balle.

- Ah ! Je vous ai entendu !

Le monde s'écroulait autour de moi par pans entiers. Il n'y avait plus que cette porte close pour me protéger encore de l'anéantissement le plus total.

- Écoutez, je vous engage, mais ouvrez tout de suite cette porte, vous m'entendez ?

Tu parles. Je me voyais déjà faisant la une des journaux télévisés. Voilà l'homme par qui le désastre est arrivé : vingt et un mort dont une blonde super canon pour avoir refusé d'ouvrir la porte des doubles VC. Étiqueté monstre ad vitam eternam, la déchéance, le remords, les paradis artificiels comme seules échappatoires, et qui sait, le suicide peut-être. J'ai fixé la poignée de la porte pendant une seconde qui m'a paru durer une éternité, puis j'ai avancé la main vers le verrou.

BANG ! BANG ! BANG !
- Eh ! Beethoven, tu vas bouger ton cul ?

J'ai arrêté mon geste. J'avais reconnu la voix du rigolo de service. Je l'imaginai planqué derrière la porte. Tout cela n'était donc qu'une farce. Le réalisateur, la blonde super canon, les assistants et tous les comédiens, le regardaient faire son numéro, les comédiennes de tempéraments se remaquillaient déjà pour le séduire. Le rigolo possédait sûrement plusieurs voix à son répertoire. Oui, c'était tout à fait possible. Il connaissait bien son affaire ce salaud-là. Ils attendaient tous le moment ou la porte allait enfin s'ouvrir dans un grincement sinistre. Il y aurait sans doute une cascade de rire et un tonnerre d'applaudissement. Le rigolo de service se retournerait alors vers son auditoire conquis, il saluerait bien bas ses "collègues" comédiens qui l'acclameraient, tous unis derrière le héros du jour. Ils se bousculeraient pour le féliciter et la blonde le regarderait avec envie.

- Tu vas ouvrir connard !, claqua une grosse voix de stentor. C'est Depardieu ! Je te préviens, à deux, je défonce la porte !

La voix était plutôt bien imitée. Je ne savais vraiment plus quoi faire.
Et un : Vlam !

- Je vais te refaire le portrait moi, même ta mère elle te reconnaîtra pas !
Et deux : Vlam !

Le verrou vola en éclats et la porte des toilettes claqua violemment contre le mur. Depardieu apparut au milieu des flammes. En chair et os. Il s'est rué vers moi comme un dément, j'ai avalé difficilement ma salive et il a saisi l'extincteur avec sa grosse main de héros de cinéma puis il est reparti dans les flammes qui léchaient les murs et attaquaient le plafond. Au milieu des cris et des larmes, au milieu de toute cette catastrophe qui se répandait tout autour de mes toilettes, des têtes horrifiées, des femmes nues, émergeaient par instants de l'épaisse fumée âcre. Je crus reconnaître le rigolo de service, la chevelure en feu, qui se jetait par une fenêtre en hurlant. Je n'ai pas vu la blonde super canon. J'espérais qu'elle avait pu s'en sortir. La chaleur était insoutenable et me brûlait les poumons. Que pouvais-je faire ?
J'ai repoussé la porte du bout du pied en serrant les dents pour qu'un miracle se produise. J'ai fermé les yeux. Tout cela allait s'arrêter, il fallait juste se détendre, oui se détendre et attendre, attendre rien qu'un petit peu...

Choucroute à la pluie (recette gastronomique)

by Le stress : une maladie de civilisation

"Aujourd’hui, c’est moi qui m’y colle ! »

Les mots étaient sortis tout seuls, ils s’étaient élancés dans l’air chargé de poussière du salon, et Marc les avait regardés filer vers leur cible ; maintenant qu’il ne pouvait plus rien y faire, il se sentait presque aussi léger qu’eux.

Bientôt, le visage de Linda émergea au-dessus des coussins défoncés du canapé. Un point d’interrogation était accroché à son regard enfiévré par le sommeil. Elle se frotta les yeux en grimaçant, emmitouflée dans un vieux pull d'homme beaucoup trop grand pour elle, puis elle promena son regard aux quatre coins de la pièce avant de capter la présence de Marc en ombre chinoise adossée aux huisseries de la fenêtre. Linda souffla bruyamment, étira ses longs bras dans tous les sens, comme pour vérifier leur parfait état de fonctionnement, puis elle s’extirpa du canapé avec l’agilité d’un gros matou. Son ventre rond de femme enceinte laissa Marc, comme à chaque fois qu’il tombait dessus, un instant abasourdi. Comme à chaque fois, elle ne prêta pas la moindre attention à son trouble ; elle traversa la pièce sur la pointe des pieds et vint se planter juste sous ses narines pour inspecter l’intérieur de ses trous de nez (ce qu’il détestait par-dessus tout).
Tu peux répéter ce que t’as dit ?
Il aurait voulu la frapper à grands coups de poings dans la gueule, oui, c'était ainsi, de plus en plus souvent. Un torrent de vomi qui lui brûlait le fond de la gorge sans jamais sortir. Des images fortes, disparates, sans lien apparent entre elles impressionnaient alors violemment sa rétine, jusqu'à ressentir une brûlure intense. Elles s'entrechoquaient bruyamment dans son cerveau comme des glaçons, se juxtaposaient en transparence à la réalité, jusqu'à en rendre la lecture presque impossible. Il avait bien du mal à retenir ses images en lui, aussitôt elles s'effaçaient de sa mémoire. Il se voyait, raide, le regard dur ou plein d'empathie, toujours en noir et blanc, des images du passées ou bien avenir, ou bien tel qu'il aurait pu être, tel qu'il s'imaginait qu'il aurait dû être. Parfois une Mercedes Classe S de couleur dorée, celle qu'il avait possédée quelques années auparavant, passait devant ses yeux dans le feulement tranquille de son V6. Il y avait aussi des visages de femmes, certaines qu'il avait eu, d'autres qu'il aurait rêvé d'avoir, il y avait toutes ces occasions manquées, et aussi quelques paroles qu'il regrettait et qui résonnaient dans un brouhaha à peine audible. Ce téléscopage ahurissant durait à peine le temps de s'en apercevoir. C'était comme un tremblement terre qui l'assaillait soudain et disparaissait, le laissant K.O. Et désemparé. Marc esquissa une sorte de sourire affecté qui le ramena au calme. Il saisit le trousseau de clefs posé sur le meuble de l’entrée, puis il repoussa du pied les assauts du chien et enfila un blouson. Comme il sortait sans même se retourner, sans une parole, Linda attrapa son sac posé négligemment sur une chaise et se glissa derrière lui dans l’obscurité du palier.
Je viens avec toi, dit-elle en allumant la lumière trop crue du couloir.
La voix de Linda résonnait entre les murs avec des accents de gamine délurée. Marc préféra l'escalier à l'ascenseur. L'enthousiasme que contenait sa voix l'exaspérait, il lui fallait filer au plus vite de cet endroit avant que son cerveau ne parte en vrille une fois encore. Avec Linda, c'était toujours super, génial, ou trop cool ! A quarante-trois ans, c'était ridicule. Ridicule et pathétique. Il y avait sans doute eu un temps où cela avait été sa manière d'appréhender l'existence, mais aujourd'hui, sa vie à elle, leur vie à eux deux ne ressemblaient à rien de très cool ou de génial. Leur vie était un champs en jachère bouffé par les mauvaises herbes de la déception, un petit désert au milieu de rien. Et cet abîme devant ses pieds plongeait Marc dans une colère froide et muette, sans autre ennemi à détester que lui-même. Et comme il ne pouvait s'y résoudre tout à fait, sa colère redoublait encore, grossissait immanquablement, projetant en l'air des images sombres de dents explosées, de sang qui jaillit de plaies purulentes, ses poings qui déchirent ses vêtements, ses poings battants une poitrine beaucoup plus musclée et impressionnante qu'elle ne l'est en réalité. Après quoi il restait défait et incapable de de la moindre réaction, face au vide.
Linda ouvrit grand la porte de la cage d'escalier, laissant pénétrer un large rectangle de lumière blafarde qui sembla se jeter sur Marc et le paralysa tout net : « Attends-moi mon ange ! »
Marc, foudroyé par la rafale de mots niaiseux, se tourna vers Linda :
Bordel de merde ! Tu vas pas venir avec moi faire ces putains de courses alors que ça fait des semaines que je me fous de tes « pates-riz-purée » qu'on bouffe à tous les repas. T'en as donc pas marre que je te pourrisse tout le temps ? Je te l'ai dis, aujourd'hui, c'est moi qui m'y colle. Moi, et personne d'autre !
Linda le fixait bouche bée. Elle ne connaissait pas l'homme qui venait de s'exprimer. Marc ne l'avait pas habitué à se positionner. Il en était lui même tout surpris. Elle souria le temps de se chercher une contenance, de penser quelques chose de la déclaration qu'il venait de faire. Finalement, ses grands yeux verts se plissèrent, ils étincelaient de milles petits feux espiègles comme elle savait si bien le faire. Elle s'exclafa : « Ouah ! Trop cool ! ».
Marc prit sur lui et acquiesca : « Trop cool »
Alors ?, finit-elle par demander. Qu’est-ce que tu vas nous proposer?
Moules-frites ? »
Tu te fous de ma gueule ? », lâcha Linda dont le visage venait de prendre vingt ans. « Tu vas aller les piquer au resto de ton cousin, et t’auras encore rien fichu ! »
Linda resta plantée devant Marc. Elle avait cette manière bien à elle de vous exhiber sa peau grise et grasse, ses chaires fatiguées et molles, comme on vide son sac à reproches, comme on soulève le tee-shirt pour montrer des cicatrices anciennes. Marc préféra baisser les yeux, il connaissait trop bien son expression empreinte de mépris et de lassitude entremêlées. Linda cherchait la confrontation, une explication à sa lâcheté, à ces mensonges minables qu'il lui servait. Elle aurait voulu comprendre ce chaos dans lequel il se perdait, quel sens cela avait pour lui, mais il n'avait jamais d'explication à fournir, Marc ne savait qu'abandonner et courber l'échine. L'exaspération explosive qui le submergeait par instant, ses gueulantes pour un rien, cette putain d’incapacité à aller au bout des choses, à se concentrer plus de dix minutes sur quoi que ce soit, ses changements de boulots, les bonnes excuses à la con qui en découlaient, toujours les mêmes, ses dépenses incontrôlées pour ne pas se sentir frustrer, l’alcool, le Loto, tout ça. Ce souterrain lugubre qui glissait dans ses veines ne prenait jamais sens.
Marc savait qu'à force de tirer sur l’élastique qui les unissait, lui et Linda depuis sept ans, il prenait le risque de le voir péter pour de bon. La chose était garantie. Et si une part intime de Marc le désirait secrètement, il savait qu’il n'avait rien de bon à y gagner. Il ne pouvait pas laisser les choses filer de la sorte sans réagir. Marc devait au moins ça à Linda : se battre pour tenter de sauver leur histoire, montrer qu'il lui donnait de l'importance. Et l’amélioration du climat entre eux commençait par la bouffe. Enfin il lui avait semblé que c’était une bonne manière de repartir du bon pied.
Cela ne devait pas être irréalisable, et bien évidemment, il fallait que cela sorte de l’ordinaire ; de leur ordinaire à eux en tout cas. Marc devait la bluffer, qu’elle n’en revienne pas. Le goût au final, ils s’en fichaient un peu.
- Choucroute », lança Marc sans réfléchir. « Faites maison, avec de la vraie saucisse, et tout, et tout, on en a jamais fait. Qu’est-ce que t’en dis, Linda ? »
Linda fronça les sourcils. Elle lui fit l'effet d'un chien fixant son maître qui enfile ses chaussures.
- T’y arriveras pas », siffla Linda entre ses dents serrées, prête à mordre de plaisir. « Impossible. »

Marc se fendit d’un large sourire de conquistador. Il profita de cet instant ; il avait marqué un point.
Je reviens dans une demi heure, et je me mets au fourneaux !
Elle ria d'une voix claire. Cette fois, Marc aima son rire. Il lui adressa un grand baiser de la main, puis descendit les quelques marches qui le séparait du rez-de-chaussée quatre à quatre.

Dehors, le ciel gris et bas crachait des traits d’eau glacée. Marc rentra la tête dans les épaules et il pressa le pas. Son propre visage lui apparut alors furtivement, comme éclairé par la lumière blanche d'un éclair. Son estomac se noua. Une expression de vainqueur tranquille habitait ce clone fantomatique ; il lui avait semblé plus jeune que lui, plus fort, plus intense. Mais il était déjà trop tard. Marc était seul, rincé par la la pluie. Il remarqua qu'il avait cessé de marcher, il pensa un instant à son cousin Dominique. L’idée de se rendre à son restaurant ne lui avait même pas effleuré l’esprit, il aurait pu le jurer, pourtant c’était bien ce que Marc aurait fini par faire. Linda avait raison. Encore et toujours raison. Ils le savaient tous les deux et cela en devenait désespérant. Quoi qu'il fasse pour tenter d'exister en dehors de ses chaînes, Marc se débrouillait, bien malgré lui, pour semer les petites graines de son futur renoncement. Il avait remarqué cela à maintes reprises. Dans chaque solution qu'il trouvait pour se sortir de la merde, la merde était là, à la base de tout, comme un ciment puant. Cette vérité intangible de sa vie semblait couler dans ses veines comme un petit torrent de plomb. Il décida de ne plus y penser. Il s'était fixé une mission : pas trop compliqué, mais d'importance aux yeux de Linda. Il avait déjà frôlé la sortie de route.

C’est l’histoire d’un type qui n’a pas de boulot, et qui n’en cherche pas (n’en cherche plus), un type fatigué de lui-même à force de rater sa vie, de s’éloigner un peu plus chaque jour de ses rêves d'avant, au point parfois de se demander qui est ce vieux con aux yeux pochés, à la peau mal rasé et aux dents grises et mal alignées, qui le regarde fixement tous les matins à travers le miroir de la salle de bain. C'est une sale histoire qui forcément finira mal, il le sait confusément. Il le sait, simplement il préférerait que cela arrive le plus tard possible.

Marc surveilla l'agitation du boulevard avant de traverser, il remarqua une jeune femme qui passait sur le trottoir d'en face. Peut-être une étudiante. D'ordinaire, il tombait raide amoureux une à deux fois par jour, au hasard d'un regard croisé au coin d'une rue ou dans un café. Pour un oui ou pour un non. Il était touché par un port de tête élégant, émoustillé par un rire franc, la courbe d'un joli cou. C'était chaque fois une petit apocalypse qui le saisissait par surprise, un sentiment de désarroi profond. Instantanément, sa gorge se nouait. Il aimait ces moments là, quand il éprouvait de la gêne à respirer alors qu'une vie tout entière se dessinait, prenait corps autour de cette « rencontre » silencieuse. La douceur ou la dureté d'un visage, la façon de porter les vêtements, l'éclat du regard imposaient autant de scénarios différents auxquels Marc se soumettait avec la souplesse d'un chat de gouttière. Et lorsque ces promesses d'avenir se brisaient à l'angle d'un carrefour, Marc avait toujours l'impression étrange que la vie l'abandonnait. Il se sentait immanquablement éreinté et perdu, et il le payait presque à chaque fois de deux jours ou trois de dépression gratuite. Mais aujourd'hui, il sentait une menace planer au-dessus de lui, il le savait comme les chiens ressentent l'imminence de la catastrophe. Sans comprendre pourquoi, la crise de panique n'était pas loin. Et il voulait se rassurer en agissant pour influer le cour des choses. Il tenait peut-être davantage à Linda qu'il ne l'avait pensé jusque là, peut-être était-ce simplement cela l'amour : la peur ; la peur effrayante du vide.

Chez ED, l’Épicier, il n’y avait pas grand-chose, comme d’hab. Marc fila voir les saucisses sous plastique. Marc sortit tout ce qu'il avait en poche. Quelques pièces de 1 cent d’Euro, des deux, des cinq, des dix centimes et des vingt, une pièce d’un Euro. En tout, deux euros et vingt-sept centimes surnageaient dans le creux de sa main. Il y avait aussi un petit galet en forme de coeur aplati en granit de couleur gris foncé. Cette pierre le suivait partout depuis l'été de ses 22 ans. Il l'avait ramassé sur une plage proche de Lannion dans les Côtes d'Armor, en Bretagne. Il l'avait trouvé incroyablement douce et agréable à manipuler. Il le ressentait d'ailleurs toujours avec la même intensité vingt après. A force de ne pas la perdre, cette pierre ramassé par hasard était devenue une sorte de porte-bonheur. Il la serra très fort en pensant qu'elle allait peut-être enfin avoir une raison d'être. Tout ce temps dans ses poches de pantalon pour se rendre utile aujourd'hui ; qui sait ? Le challenge ne serait pas si facile à relevé qu'il y paraissait. La couleur orange fluo des saucisses n’était pas encourageante, le prix par contre (0,47 euros) était O.K.. Marc prit le paquet et le posa dans son panier métallique, il prit aussi un paquet de lard. D'un geste rapide, il le glissa dans son blouson. Il faisait ça mieux que personne. Il était vif, précis et il n'hésitait pas, il ne cherchait jamais à vérifier si on le regardait. Le secret d'un bon chapardage était là.
Marc rejoignit Linda devant la vitrine. Elle ne l'avait pas remarqué. Il resta sans bouger dans son dos. Elle s'était penchée pour mieux lire les prix indiqués sur les bouteilles. Marc aurait pu dire quelque chose comme « On y va Betti », mais il en fut incapable, il resta planté là. Une fatigue écrasante le submergeait tout à coup. Ses mâchoires se soudaient l'une à l'autre et ses bras se raidirent comme du bois mort. Que se serait-il passé si Linda s'était retournée ? Que se serait-il passé si Marc avait rejoint la lycéenne sur le trottoir d'en face ? Il n'en saurait jamais rien. La présence de Linda devant cette vitrine, son acharnement à lire les étiquettes avait quelque chose de choquant, de dégradant, il n'aurait pas aimé la rencontrer dans ces circonstances. Il aurait fui. Sans Linda, sa vie, sûrement, n'aurait pas été mieux, il ne se faisait aucune illusion, elle eut simplement été autrement, sous d'autres hospices. Marc suait, il avait de la fièvre. Il fit un pas en arrière, un pas lourd. Il avait du mal à respirer, il suffoquait presque. Le sang battait ses tempes comme des coups de marteau piqueurs. La lumière crue de l'endroit, la son de casserole qui sortait des enceintes et déchirait l'air se mélangeaient pour former un chaos cinglant, âcre. Des ombres circulaient entre les rayons à toute vitesse, dans le flou, dans un crissement métallique de chariots, entre les traits blancs des néons du plafond, dans une odeur de javel et vin rouge mélangée. Il pensa qu'il était en train de mourir, qu'il se payait une attaque cérébrale, il eut envie de chier, de se vider les tripes. Il traversa ce charivari humain à la recherche d'un peu d'air.

Les portes automatiques s'ouvrirent devant lui et il sentit l'air froid et noir du boulevard le happer et lui gifler le visage. Il ne distinguait plus rien qu'un brouillard infini, des couleurs et des bruits dépourvu de sens se bousculaient, la pluie lui piquait les yeux, mais peut-être était-ce les larmes, il lui sembla qu'un éclair zébrait le ciel. Il inspira une profonde bouffée d'air frais et traversa le boulevard droit devant lui, sans regarder, il ne prêta pas attention aux coups de klaxons, parfois il aimait prendre des risques. Marc marcha droit devant lui.

Marc pensa à sa mère, au vide sidéral qu'elle lui avait laissé en héritage, il se sentit forcément très seul.

Un matin sur la terre

by Le stress : une maladie de civilisation

Difficile de dire quel temps il faisait. C'était pourtant l'été. Je me sentais comme une coque vide qui ne demandait qu'à s'emplir de quelque chose, ce pouvait être d'amour ou de haine, de milk-shake à la fraise ou d'un infini désespoir. Ce dimanche matin s'étirait en longueur. Midi approchait, mais le soleil tardait à se lever. Pour tout dire, il avait même plu quelques minutes plus tôt. Trois gouttes lourdes et chaudes avaient dégringolé du ciel pour s'écraser sur le macadam. Infime battement d'aile de papillon à la surface de la terre. Impacts dérisoires sur le trottoir mais que je ne parvenais plus à quitter des yeux. Je pensai à toutes ces particules d'eau minuscules maintenues en suspension par des colonnes d'air chaud, quelque part au-dessus de l'Atlantique. Cumulo-nimbus, altocumulus, cirrostratus. Je pensai à tous ces jeux savants de fluides en mouvements, à ces milliers de kilomètres parcourus, toute cette énergie dépensée, tous ces petits hasards mis bout à bout pour les voir arriver là, nuages maussades juste au-dessus de nos têtes. Mille mètres de chute libre et basta.
Une sensation de vertige m'envahit tout à coup. Va savoir pourquoi, je me reconnaissais dans ces gouttes de pluie éclatées sur le trottoir. Frère de sang. Des centaines de paires de chaussures les écrasaient sans même les voir et le spectacle me désespéra un peu plus. Je me demandai quel géant allait me piétiner à mon tour en pensant à autre chose. Que nous réservait ce jour de plus, qu'allait-il bien pouvoir en sortir ?

C’est alors qu’une paire de chaussures en toile s'immobilisa sur la chaussée. Je levai les yeux, interrompant net le cours de mes pensées ; un jeune homme en bras de chemise inspectait le ciel avec une moue dubitative. Il ouvrit avec soin un immense parapluie aussi vaste qu'un parasol et d'un bleu éclatant. Il se glissa dessous et remarqua alors une jeune femme qui le fixait depuis le trottoir d'en face. Elle était jolie. Il a souri et la jeune femme détourna le regard en rougissant. Cela aurait pu s'arrêter là. Cela aurait dû. Mais le jeune homme approcha. Timidement. Il leva son parapluie en guise d'invitation, les joues de la jeune femme s'empourprèrent encore une fois, mais son regard, lui, s'illumina. Il se passait quelque chose entre eux et cela les dépassait. Il n'y avait rien à comprendre. A cet instant précis, le monde n’existait plus que pour eux, c’était même sa seule raison d’être, il ne servait à rien de résister. Alors malgré sa peur, la jeune femme a rejoint le jeune homme sous l'immense parapluie bleu. Serrés l'un contre l'autre ils ont tourné à l'angle de la rue en riant, et ils ont disparu vers Dieu sait quoi.
Une larme salée a glissé sur ma joue. Elle a fait une chute d'un mètre soixante-treize pour se mêler aux trois gouttes de pluie perdues sur le macadam. Trois gouttes de pluie venues jouer leur infime partition dans la bonne marche du monde.
J'ai inspiré profondément. Je me sentais toujours comme une coque vide qui ne demandait qu'à s'emplir de quelque chose, et je savais bien de quoi. C'était d'amour. J'avais rencontré une danseuse espagnole quelques jours plus tôt et ses lèvres me manquaient atrocement.

Quelques heures plus tard, penché à la fenêtre d'un train de nuit, je regardais les nuages dans le ciel se teinter de rose en approchant de l'horizon. Je filais vers Madrid, bien décidé à me laisser porter par le vent, bien décidé à vivre un peu. Mais ceci est autre histoire, un autre matin, dans un autre pays...



À Béatriz.

Poussières d'étoile

by Le stress : une maladie de civilisation

"Chère Sylviane, soit notre histoire ne fait que commencer, soit elle n'a déjà que trop duré. Alors voilà, c'est décidé ; samedi à 15 heures, quoi que tu en penses, je serais sous l'Arc de Triomphe avec tous les ploucs en visite (je serais le type à lunettes avec le bouquet de fleurs à la main). Ne me demande pas pourquoi ce lieu de rendez-vous, je n'en sais fichtre rien ! Dans tous les cas j'y serais et t'y attendrais une heure. Si tu n'es pas là c'est que notre aventure n'est pas suffisamment importante à tes yeux, et alors elle sera terminée.
Je t'embrasse comme je t'aime.

Merlin."

Quarante-cinq balles le petit bouquet de dahlias. Ils s'emmerdent pas les mecs, mais ils auraient pu me demander cent fois, mille fois la somme, j'aurais payé. Deux mois que je ne dors plus, deux mois que je cherche comment la récupérer ; parce que Sylviane n’est pas n’importe qui, parce que c’est elle que j’ai dans la peau et que je refuse qu'elle m'échappe aussi facilement. Parce que je ne sais pas comment faire autrement.

(14 h 25) Je glisse mon ticket dans la fente du tourniquet du métro et déjà je ne vois plus que ses yeux verts si doux et si durs à la fois qui m’obsèdent. Assis sur le banc le long du quai désert, je tente de deviner ce qu'ils ont à me dire, ces yeux-là. Seront-ils seulement au rendez-vous ? Je préfère serrer les dents, le ventre noué, la bidoche en vrac à l’intérieur, je cherche vainement quelle a pu être sa réaction en découvrant mon courrier dans sa boîte aux lettres. La salope. Elle m'en fait baver et je crois que cela ne lui déplait pas. J'attends le trome un long (trop long) moment en pensant à ses fesses rondes comme des melons, à sa petite fille aussi craquante qu'une poupée, à la chouette famille qu'on pourrait former si elle voulait. Je nous vois déjà dans une vieille bicoque à la campagne, avec un cheval et un âne, et puis des chiens et des chats. Je laisse un instant ce petit monde s'organiser dans mon esprit, même si je le sais bien, c’est des conneries, tout ça. Un rêve à deux balles pou une pub de petit-déjeuner, mais je m’y accroche comme un mort de faim ; que faire d’autre ? Nous sommes samedi et les rames sont moins nombreuses le week-end. Je regarde l’heure sur mon portable. J’ai peut-être vu un peu juste. Soudain, le visage de Sylviane défait par les larmes et le désespoir de ne pas me trouver, s’enfonce comme une aiguille chauffée à blanc dans mon cerveau. "Si je suis en retard à cause de ces cons de cheminots et leurs putains de RTT, j’en tue un au hasard. Juré craché »

(14 h 40) Je m'engouffre enfin dans le métro et me jette sur un strapontin, je vérifie l'heure encore une fois. Une seconde dure une heure. Mon bouquet me semble pas mal. Joli, simple. Ouais, pas mal je crois. Les petites fleurs oranges sentent bon. La ligne 6 est en partie aérienne, et regarder les immeubles le long de la voie m’occupe l’esprit. Tous ces bouts d'intérieurs, toutes ces secondes de vies inconnues qui défilent de l'autre côté de la vitre, et moi, tout seul avec mon poing serré sur mon bouquet de rien : Bir-Hakeim, Passy, la Seine limoneuse sous mes pieds, la tour Eiffel un peu plus loin, majestueuse comme sur les cartes postales. Une famille de scandinaves en short se précipitent sur leurs 24X36 pour mitrailler la vieille dame de fer qui s'élance vers le ciel. Ils ont l'air satisfait d'être là et moi j’ai une chiasse à tout casser qui me brûle le trou du cul.

(14 h 50) “Charles-de-Gaulle-Etoile. Terminus, tout le monde descend” Moi le premier. Je fonce dans le couloir de sortie, puis emprunte l'Escalator. File de gauche, je grimpe à fond les gamelles. Le ticket dans la fente du tourniquet et me voilà presque libéré. Toutes les pensées que j'avais tournées et retournées dans ma tête pour savoir si oui ou non elle serait là, les chances que oui, les peut-être, et les probables que non, ne sont plus qu’une bouillie vide de sens. Je me trouve maintenant en bas du dernier Escalator, celui qui débouche sur la place de l'Étoile, dans la lumière.
Je vais enfin savoir.
J'inspire profondément deux trois fois avant de pouvoir mettre un pas devant l'autre.

(14 h 55) Le ciel est gris, menaçant, avec pas mal de vent. Les voitures tournent à toute allure autour de l'Arc de Triomphe, ça klaxonne de partout, les sifflets des flics tentent de mettre un peu d'ordre dans le bordel ambiant ; et moi, devant ce manège infernal, avec le sang qui bat à mes tempes, je regarde machinalement autour de moi, la gorge desséchée. Je ne vois pas le visage que j'aime dans la foule. Envie de vomir. Les mâchoires serrées à m'en faire péter les dents, j'avance vers le tunnel qui mène sous le monument. Un keuf en gants blancs avise mon bouquet, il m'adresse un sourire complaisant et s'écarte pour me laisser passer. Je me retourne vers lui en descendant fissa les marches, décide d'y voir un signe du destin positif, ouais, je veux croire à ces choses, un jour comme celui-là il le faut.

(14 h 58) Je suis sous l'Arc de Triomphe, le cœur gonflé, prêt à exploser. Le vent s'engouffre entre les quatre piliers de l'édifice et il y fait plus froid que sur les Champs. J'inspire doucement une bouffée de dahlias et je suis la flèche qui indique l'emplacement de la tombe du soldat inconnu. Je m'arrête devant la flamme qui brûle mollement au milieu du parvis, je n'ose plus lever le nez de la tombe, le flippe complet. Je lis machinalement le texte inscrit sur la dalle en priant. “Nom de Dieu, faites qu'elle soit là putain”.

(15 h 00) Je me retourne aux quatre coins, pas de Sylviane, ni personne d’autre d'ailleurs. Tout à coup, j’ai très chaud, je sue, je me sens mal. Mais pas de panique, j'avais prévu cette éventualité. Surtout rester calme. Mon mètre cinquante-huit de bonne femme est bien foutu de ce pointer à 15 h 59 rien que pour me faire mariner. Penser à respirer profondément, libérer le plexus. Calme, calme. Attendre, ne pas bouger, oublier que le temps s'écoule à jamais. Oui, attendre. Le vent bruisse à mes oreilles et soulève une mèche de cheveux qui balaie mon front. Je me laisse faire, figé comme un "i", mon bouquet de dahlias à la main, devant la tombe du soldat inconnu. Attendre. Attendre... Je pense au pauvre con qui se trouvait là-dessous et n'avait rien demandé à personne. Servir de sens giratoire à trois cent cinquante mille véhicules/jour, qui aurait voulu de ça. Quelle merde d'attendre ici.

(15 h 42) Une larme glisse sur ma joue. Comme une lame de cutter qui me déchire la peau. Sylviane ne viendra pas, elle ne viendra plus, désormais c’est certain. Je regarde cette putain de tombe et me laisse aller à chialer en hoquetant comme un môme, une main serrée sur mon bouquet, l'autre me masquant les yeux.
Je ne les ai pas entendus arriver.
Deux claquements secs. Je lève la tête. Deux vioques sont au garde à vous, face à moi, ils me regardent, figés comme des statues. Les deux sbires sont vêtus d'uniformes militaires bardés de décorations. Des bérets rouges vissés sur le crâne. Leurs visages sont parcourus de rides aussi profondes que des canyons. Une fanfare militaire rompt le silence et me fait sursauter. Roulements de tambour, clairons, grosse-caisse : "La madelon". À fond dans les oreilles. Ils doivent être sourds. Ils sont une trentaine de vieillards en rang d'oignons, tous en uniformes, tous prêt à envahir l'Allemagne. Juste derrière moi, le porte drapeau a bien du mal à ne pas s'envoler sous l'effet du vent. Merde, je pleure comme un con, je ne peux plus m'arrêter. "Merde, qu'est-ce que c'est ce bordel ? Et où elle est cette conne ? Merde, je l'aime, moi. Sylviane, je t'aime putain" Je regarde les deux vieux en face de moi, l'un puis l'autre, et je chiale encore, et encore. Le plus grand s’y met aussi, des grosses larmes qui se fraient un passage au travers des rides Cela dure une éternité.

(15 h 49) La musique s'arrête soudain. "Garde à vous... Fixe !", hurle un centenaire, et tous les vieux os présents craquent pour se figer comme un seul homme. Plus personne ne bouge, le silence est pesant, je ne vois pas quoi faire, je me sens con. Aussi lorsque quatre vénérables débris sortent enfin du rang, portant une énorme gerbe de fleurs, je laisse échapper un soupir de soulagement. Cinq bonnes minutes sont nécessaires aux vieillards pour placer la gerbe devant la tombe sans que l'un ou l'autre ne s'écroule sur la flamme. Dois-je les aider, devrais-je partir sur la pointe des pieds ? Pas le temps de me faire une idée ; nouveaux roulements de tambour, nouveaux clairons, et les vieux saluent en bombant le torse. Sur la gerbe de fleurs, un ruban pourpre orné de lettres d'or : "A NOS CHERS COMPAGNONS D'ARME, MORTS POUR DÉFENDRE NOTRE MÈRE PATRIE LA FRANCE. 51ème RÉGIMENT D'INFANTERIE"

(15 h 56) Un des deux vieux qui m'entourent me salue militairement, les yeux rougis par l'émotion. Il a la mâchoire en bouillie et couverte de cicatrices horribles. Il me regarde jusqu’au tréfond et je suis paralysé.
- Bravooo, petit ! Tu peuuuux poser ta gerrrrrrbe, me dit-il d'une voix déchiquetée. Tu es des nôooootres, petit.
Je le regarde, lui, puis le bouquet dans ma main. Je ne sais plus quoi faire. Merde, je chiale toujours. "Sylviane" Je ne peux plus arrêter. Un torrent brûlant.
J’hésite un instant, ils me regardent tous. Je suis désespéré. Je finis par lâcher mon bouquet devant la tombe. Les fleurs semblent flotter dans l'air un instant, puis elles plongent droit sur la flamme et s'embrasent en crépitant. Des pétales enflammés s'élèvent au-dessus de l'âtre comme autant de poussières d'étoile, le vieux à la mâchoire écrabouillé étrangle un sanglot et se signe rapidement, le porte-drapeau s’écroule comme une merde, mort ou dans les pommes, un autre détourne le regard, défait.

(15 h 59) Je cours aussi vite et aussi loin que possible. La fanfare me suit jusqu'à l'entrée du tunnel en entonnant une Marseillaise. J'adresse un dernier regard aux vieux fossiles qui me rendent les honneurs et agitent leurs mouchoirs à carreaux pour me dire adieu, puis je déguerpis sans demander mon reste, assailli par les flashes d'un car de touristes japonais. « Sylviane, petite salope, tu ne l'emporteras pas au paradis, c'est moi qui te le dit ».

Sur la ligne

by Le stress : une maladie de civilisation

Il puait. Une sale odeur de pieds. Tout le monde l'avait capté à peine était-il monté dans le wagon. Il paraissait cinquante ans. Ne devait guère en avoir plus de trente. Il était maigre, portait des sapes luisantes de crasse rapiécées de toutes parts, ainsi qu'un bonnet de marin élimé. Il avait la gueule ravagée et flasque, le menton prognathe et plus de dents du tout. Vautré sur un strapontin, il nous matait, jambes écartées et la tête rentrée dans les épaules. La gêne était palpable dans le wagon. Plus personne ne parlait.
- Tsss, lâcha l'espèce de débris en détournant les yeux vers la fenêtre.
Les ampoules blafardes dansaient à toute vitesse dans le tunnel au milieu des hurlements de métal et des éclairs blancs qui fusaient au hasard des ruades du métro. Le type agitait nerveusement un pied sur le sol, il se tordait les doigts dans tous les sens. Il avait des traits et des poings grossièrement tatoués sur chacune de ses phalanges, les veines saillaient, énormes, sous sa peau blanche.

Quand la rame s'immobilisa dans le tunnel, les lumières du plafond basculèrent aussitôt sur le réseau de secours, nous plongeant dans une demi obscurité. Le silence de mort qui régnait tout à coup dans le wagon sembla réveiller le SDF qui se dressa lentement sur ses jambes. On aurait dit un mort vivant. Son regard brillait d'une lueur glacée, et tout le monde serrait les fesses. Moi surtout, car j'étais assis en face de lui et il ne me lâchait pas des yeux. J'avais beau baisser la tête, je sentais son regard posé sur moi.
- Six ans. Ça fait six ans que je parle tout seul dans le métro, dit le type avec une sale une voix nasillarde à la Donald Duck. J'ai même plus de voix à force.
Personne ne répondit.
J’étais là, dans mes jolis vêtements propres, les bras chargés de paquets cadeaux pour l’anniversaire des jumeaux. L'heure du dîner approchait, le cliquetis des couverts en argent rythmerait bientôt les conversations de la soirée familiale, toujours à peu près les mêmes : convenues et sans grand intérêt. En attendant mes mains humidifiaient imperceptiblement le papier d'emballage de la Play Station que m'avait réclamé Lulu ; pour le lapin de Vincent, le problème était différent, il était si gros qu'il "voyageait" à même le sac plastique du grand magasin et j'avais beaucoup de mal à le maintenir à l'intérieur, coincé sous mon coude gauche. Si l'autre débile le voit, pensai-je, j'suis foutu. Cette énorme peluche toute blanche, ses rondeurs poupines et ses grandes oreilles rigolotes, me paraissaient représenter une provocation insupportable pour qui manque cruellement d'affection. Et je tenais par-dessus tout à ma tranquillité.
- Y a quelqu'un ? Hein ! Tas de cons, y a quelqu'un ? Les mecs ? Qu’est-ce que vous dites ?
Le gars postillonnait à tout va dans le wagon. Il ne semblait pas saoul, juste complètement barré.
Vivement que le métro redémarre que je puisse rentrer chez moi. Et puis il y avait toutes ces huîtres à ouvrir. Jean, mon beau-père, allait être de la partie. On se retrouverait seuls dans la cuisine, comme chaque année. Pourquoi avais-je attendu le dernier moment pour acheter les cadeaux ? Pourquoi, bordel de merde ? J'entendais déjà les réflexions assassines de la belle-mère si jamais j'arrivais à la bourre. Je serais encore une fois le raté de service, le sale fainéant sans envergure. Et Sophie qui ne dirait rien pour me défendre.
- Un franc, Madame ?, demanda Donald Duck. C'est pour manger.
Il attendit un long moment sans ciller. Pas de réponse. Personne n'osait plus respirer. Et voilà qu'une oreille du lapin venait de m'échapper et se dressait maintenant droit en l'air devant mon visage. D'un geste preste, j'enfonçai la tête de l'animal et ses foutues oreilles aussi profond que possible à l'intérieur du sac. Le clodo qui ne s'était aperçu de rien se redressa et sourit à l'assemblée.
- Six ans que ça dure. Depuis le jour où j'ai tout perdu : mon taf, mon studio. Je suis l'homme invisible, mesdames messieurs. L'homme invisible, c'est moi.
Il porta ses deux mains autour de sa bouche pour faire porte-voix et se mit à crier de toutes ses forces :
- Vous êtes tous des fumiers, tas de pédés, des putains d'égoïstes et aussi des sales enculés plein de merde !, hurla-t-il en guettant une réaction. En vain.
Combien de temps encore allait-il s'obstiner à nous cracher ses histoires à la face ?
- Bienvenue dans la quatrième dimension !
Un minuscule crachat que j'espérais invisible s'écrasa sur mon front. En plein milieu. Je fis mine de rien, mais cette présence humide sur ma peau me faisait horreur. J'aurais voulu pouvoir hurler et m'essuyer, courir me laver mais je me suis écrasé et j'ai serré les dents.
Il croisa les bras et se prit le menton entre le pouce et l'index. Il remonta le couloir central à la manière d'un vieux prof faisant la dictée. On n'entendait que le chuintement de ses pas sur le plancher. Après un moment qui paraissait ne plus devoir finir, il sortit une pièce de monnaie de sa poche.
- Je donne cent balles à celui qui me dit quelque chose, n'importe quoi, c'est vous qui voyez. Ça marche ?
Devant le peu de réaction, il s'empressa de sortir une seconde pièce.
- Eh ! Dix balles, c'est honnête ?
Mais comme personne ne parla, il se renfrogna de nouveau, et avec une violence inouïe, lança la pièce de dix francs à travers le wagon.
- Je sais pas qui est l'auteur du scénario, mais cette putain d'histoire ne me plaît pas du tout. Elle est pas drôle la blague, alors parlez ! Parlez, bordel de merde !
Les yeux exorbités, il donna un énorme coup de poing dans une vitre, puis un coup de pied.
- Dieu ! Où êtes-vous Seigneur ? Dites-moi si je suis mort ? Ou si je dors ?
Je me tassai littéralement sur mon siège, incapable du moindre geste, tétanisé par la perspective effrayante que ce type sorte un couteau ou qu'il se jette sur moi pour m'étrangler. J'avais chaud, de plus en plus chaud, engoncé dans mon épais manteau de laine, et je commençais à avoir des fourmis dans le bras. Je ne pourrais pas tenir indéfiniment ainsi.
- Si c'est moi le problème, au moins parlez entre vous, dit-il d'une voix posée, détachant bien chaque syllabe pour être certain d'être compris.
- Est-ce qu'il y en a un qu'est capable de souhaiter une bonne journée à son voisin ?
Silence pesant.
- J'attends, dit-il en se tournant sur lui-même, le regard plein de fureur et d'angoisse mêlées. J'attends, bande de trous duc, hurla-t-il avec sa putain de voix de canard qui s'étranglait dans sa gorge. Parlez, que je me réveille, bordel ! C'est pourtant pas dur bordel, beugla-t-il en traversant le wagon. Toi !
Et il pointa du doigt un freluquet d'une quinzaine d'années.
- Allez, vas-y nom de Dieu... Bonjour, Madame. Allez ! Salut, Monsieur, qu'est-ce que ça peut te foutre de dire deux mots ?
Rien.
Il fit volte face et pencha son visage à quelques centimètres d'une brune élégante qui troussa les narines avec un mélange d'effroi et d'écœurement. Pour ma part je serrais très fort le lapin de Vincent qui me semblait maintenant se battre contre moi. Mes muscles, totalement privés d'oxygène, étaient aussi durs que la pierre. Je sentais la douleur de plus en plus lancinante d'une crampe remonter lentement le long de mon poignet droit ; ce n'était plus qu'une question de minutes, peut-être moins, le lapin allait gagner. Pourquoi je suis monté dans ce putain de wagon, moi ? Seul un bébé dans les bras de sa mère semblait fasciné. Il regardait Donald Duck de ses grands yeux noirs tout neufs et il agitait les bras en signe de joie.
- Très bien, bande de tarlouzes, vous l'aurez voulu !
Cette fois on glissait carrément dans le fait-divers. L'espèce de dingue était en train de baisser son froc. Il était déjà rouge de colère mais la haine le faisait presque virer au bleu violacé.
Donald Duck sortit sa queue d'un slibard grisâtre et il agita son bazar devant tout le monde avant de renverser la tête vers le plafond.
- Eh ! Dieu, ou qui que vous soyez, regardez cette bande de sales hypocrites. Regardez !
Il courait dans l'allée, il riait.
- Je me demande qui c'est le plus clochard, moi, ou eux ?
Puis le dingue s'immobilisa et se tourna vers le nourrisson.
- Qu'est-ce t'en dit, man ? Ils nous voient pas, dit-il en postillonnant au nourrisson. Ils nous voient même pas ces enculés. Alors pourquoi je me gênerais, hein ? Dites-moi, vous, pourquoi ?, hurla-t-il en passant dans les rangs. Boum ! Boum ! Finis vos sales gueules !
Il gesticulait comme un pantin désarticulé et arracha un livre des mains d'une mamie.
- Donne-moi ça, salope !
- Soyez chic !, implora-t-elle aussitôt.
Donald Duck se figea.
- Elle m'a vu. Tu te rends compte, elle m'a vu, man. Alléluia ! Je lui ai piqué son truc et elle m'a vu la vieille. Tu piges gamin, le seul truc auquel ils croient tous, Dieu, c'est le pognon.
Donald Duck fouilla fébrilement ses poches et balança toutes ses pièces de monnaie dans le wagon.
- Un franc pour vous, bande de clochards ! Enculés, ramassez !

Une goutte de sueur était suspendue au bout de mon nez. Je la sentais qui pendait lourdement, irrémédiablement attirée par le sol. Les yeux clos, je serrai les dents sans plus respirer. Ça va être mon tour, me suis-je dit. Ça va être mon tour. J'eus une pensée pour les bonbons fantaisies que j'avais oublié de passer prendre chez le boulanger. Pensée déplacée. La seule qui m'était venue. Puis l'intolérable nécessité humaine reprit le dessus, mes poumons insufflèrent mécaniquement un grand bol d'air et la goutte de sueur que j'avais sous le nez lâcha prise ; le gros lapin blanc de Vincent m'échappa et fit un bond hors du sac plastique du grand magasin, révélant à tous ses immenses oreilles blanches qui battaient l'air joyeusement et deux grands yeux noirs malicieux.
Le dingue se tourna vers moi et son visage s'éclaira. Il me sourit presque tendrement puis il écarta délicatement mes mains qui tentaient de planquer l'horrible chose.
- Fais voir ce que tu caches, man, dit-il.
Il exhiba le gros lapin blanc devant tout le monde.
- Eh ! Regardez-moi ça, un gars romantique on dirait.
Il me donna une tape amicale sur l'épaule pour m'humilier encore davantage et je le regardai s'éloigner avec mes cadeaux. Ma lâcheté me faisait horreur. Je le laissai déballer méticuleusement la Play Station de Lulu. L'idée de ne pas rentrer, de disparaître à tout jamais, me traversa l'esprit.
Quand je relevai les yeux, il valsait avec le lapin de Vincent et il riait. Il riait et il chantait, le froc sur les genoux.
- Allez, parle maintenant, me dit-il. Parle.
Puis il retourna le lapin et fit mine de le sodomiser sauvagement. Il me narguait. Le fumier. Je ne pouvais pas le laisser faire. Le lapin de mon fils. Enculé par un clochard. Donald Duck. Je me suis dressé d'un bond, poings serrés. Il me fixait avec son regard de fou.
- Allez encore un effort, dis-moi quelque chose.
J'étais furieux et pris de panique. Il me terrorisait. Que pouvais-je faire ? Trop tard pour reculer. Il me souriait. Oui, il souriait. Les narines palpitantes, je serrai les dents et levai brutalement le genou. Qu'aurais-je bien pu faire d'autre ? J'avais si peur. C'était lui ou moi. Et depuis toujours ça avait été lui. Le grand perdant. Il n'y avait pas de hasard. Aucune raison que cela change. Son regard s'éclaira un instant, cristallisé par l'étonnement, puis il s'embruma et Donald Duck s'écroula sur le sol en geignant, les mains protégeant ses pauvres couilles brisées. Pas possible de le laisser reprendre ses esprits. Elle est pas belle la vie. Pour personne. Je lui fracassai l'estomac. À coups de pieds. Une fois. Il le fallait. Je tapais, tapais encore pour qu'il reste tranquille, qu'il ne crée plus de problèmes. Il ne faut jamais faire les choses à moitié dans la vie. C'était son erreur. Je me mordais les lèvres à les faire éclater, j'y mettais tout mon cœur. Son pauvre corps se tordait, se soulevait sous les coups. Je sentais ses côtes s'enfoncer sous le cuir gras de mes Timberland. Qu'aurais-je pu faire d'autre ? Il l'avait cherché.

Soudain la lumière revint dans le wagon, les moteurs électriques de la rame se remirent en route et la tension retomba brutalement. Les sourires réapparurent sur les visages, Donald Duck ne bougeait plus, la vie pouvait reprendre son cours.


Ligne 4 du métro parisien,
le jeudi 2 novembre 2000

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